IN ANIMO E. H.INTRODUCTIONLE CERVEAUUNE CITATIONIN 1/IN 2/IN 3/IN 4/IN 5/IN 6/BRUIT/OUT/

Ce journal est le compte-rendu d’in animo – cahier de bord rédigé par Emilie Hermant qui y consigne, au fur et à mesure (non sans quelques commentaires et remarques annexes), ce qu’elle perçoit de l’expérience telle qu’elle est en train d’avoir lieu.


Samedi 25 avril 2009

SMS de Vincent Bergerat : « Bientôt, tu recevras une vidéo dont le titre pourrait être : Renard le chien. » Je suis doublement contente, d’abord parce que cadeau/surprise/mystère, ensuite parce que Renard et chien alors que mon travail porte justement sur les bêtes en ce moment. Le soir, au moment du dîner, Vincent me tend une enveloppe blanche contenant le CD en question. Je ne le regarderai que lundi car ce week-end je me suis pris les pieds dans mon travail qui n’avance pas comme je voudrais.

Lundi 27 avril 2009 

Choc en regardant le film de Vincent Bergerat « Renard le chien » : comme si je revoyais quelque chose que j’aurais regardé il y a longtemps, qui aurait marqué ma mémoire mais que j’aurais oublié entre temps : un rêve, exactement la sensation d’un rêve qui remonte d’un seul coup à la surface de la conscience pendant le cours de la journée. Ce film donne envie de l’écrire (une énigme filmée).

8 mai 2009

Et justement, je lis dans Robert Browning, à propos d’un loup-renard : « le dernier coup mauvais qu’on reçoit, qui fait jaillir des éclairs dans la prunelle, d’où ils passent au cerveau, est-ce que, inévitablement, on ne lui soustraira pas une des souffrances qu’il provoque, si on se bat sans faire d’embarras, si les mâchoires ont la jouissance de se refermer en plein dans l’échine qu’elles brisent, après avoir laborieusement traversé la chair de l’ennemi ? la nature du loup, c’est ça. » L’anneau et le livre, p. 1211.

12 mai 2009

Ai reçu par la poste une lettre de Vincent Bergerat. Avec un timbre « buffle » dessus, et dire que je suis buffle (en plus d’être taureau ascendant taureau). La lis dans le métro, me disant : tiens, c’est de mieux en mieux, c’est de plus en plus beau, c’est de plus en plus compliqué, je ne comprends pas tout, mais j’accueille le tout avec joie (stimulation profonde, excitation cérébrale, mystère).

15 mai 2009

« l’Art est capable d’exposer une vérité par la méthode oblique, d’accomplir l’action capable de donner naissance à la pensée sans faire tort à celle-ci, puisqu’il se passe de l’intermédiaire de la parole » Robert Browning, L’anneau et le livre, p. 1269. La « paraphernalia » de Vincent B, pour commencer, ce serait des bribes de pensées, pas vraiment les miennes mais celles que la mienne attrape du dehors. Par exemple le traducteur de l’Anneau et le livre de Browning qui s’appelle Georges Connes et qui a écrit à propos de son travail de traduction des 22 000 vers qui constituent ce livre : « ce fut, comme dit Keats, une joie pour toujours » (p. 1281), et c’est entre autres joies « la joie de s’oublier soi-même en imaginant le dedans des autres, que Browning tenait pour la plus grande que l’homme puisse ressentir » (p. 1282) Le dedans des autres est connecté à la surface de mon cerveau. Mon intériorité ne fuse pas plus que celle des autres : c’est une surface. Rentrer dans l’intériorité des autres, c’est aussi libidineux que de rentrer dans le corps des autres. Un livre, une œuvre, est un geste consentant. Pénètre-moi, je laisse s’enfoncer le dehors des autres en moi et je regarde ce que ça me montre. Bref Vincent B me ferait paraphernaliser : il me ferait faire paraphernalia, il me ferait rassembler certaines choses, mes esprits, ma pensée en fuite, pour les tenir ensemble dans un texte (une histoire à écrire avec tout ça ? peut être bien).

16 mai 09

Le Renard qui était un chien, un film de Vincent Bergerat (il n’y a pas de générique, mais je mettrais ça, moi, au début, même s’il n’y a pas de générique dans les rêves).

Dans une espèce de grotte bordée par des arbres, comme à l’orée d’un bois, trois hommes habillés exactement pareils : tout en noir avec cagoules et gants noirs comme des Ninjas, sont affalés, attendent quelque chose. Il y en a même un qui joue à faire des tourniquets avec la lanière de son sifflet. Derrière eux, on distingue leurs chevaux.

L’un d’entre eux parle dans son talkie walkie.

Un cheval dit : Je dors et je vais me réveiller. Puis une parole incompréhensible qui pourrait être : « mais pas là ».

Un magnifique renard court à toute allure dans les bosquets. Il apparaît derrière les rochers qui bordent la grotte où se cachent les trois hommes. (Je me dis : on dirait la forêt de Fontainebleau). De près, le renard a une tête de chien. Il tient quelque chose dans sa gueule. Il rejoint les hommes cagoulés, dont l’un d’eux est monté sur son cheval et parle à son talkie walkie et souffle dans son sifflet à ultra son (ce n’est pas un sifflet d’arbitre en tous cas), puis reparle dans son talkie walkie on ne sait pas avec qui. Tout est un peu ralenti, mais pas tout le temps.

Le cheval dit : Je vous laisse mon appareil photo. Ce sera la preuve formelle que vous n’avez pas rêvé.

Pendant ce temps, le renard à tête de chien arrive en courant. Un beau chemin en lisière de forêt, c’est l’automne : tout est vert jaune rouge jaune. Il y a quelque chose qui gigote à l’extrême gauche du cadre, comme une présence qui est sur le point de débouler juste devant nous, mais non, finalement rien ne se passe. Sur son cheval, l’homme cagoulé continue de siffler. Un des hommes cagoulés tient le renard dans ses bras. On s’aperçoit alors que c’est un petit chien noir et blanc qui porte une sorte de masque en fourrure rousse : son costume de renard. L’homme enfile au chien sa cagoule de renard. Je pense à Peau d’Anne : c’est un costume de Peau de Renard comme le costume de Peau d’Ane, une cape de Renard qui serait portée par un chien. Le chien déguisé en renard repart en fonçant dans les bosquets. L’homme lui a fait signe de partir, ouste, et c’est ça qu’il fait, il est dressé au doigt et à l’œil.

Sur son cheval, l’homme parle encore dans son talkie walkie on ne sait pas avec qui. Tout d’un coup, il y a du mouvement (au ralenti mais quand même) : les trois hommes qui attendaient se ruent sur leurs chevaux noirs respectifs et quittent leur grotte-cachette en trombe. Il y en a même un qui saute sur sa selle alors que son cheval est déjà au galop. Ils galopent dans cette espèce de campagne qui pourrait être de partout, il y a des arbres sans feuille, d’autres sont jaunes automne, il y a une ligne de pins au loin, il y a des champs de terre, c’est tout marron et gris.

Autour de paraphernalia. Le mot est tellement étrange et long que je n’arrive pas à le prononcer sans buter dessus. Ce n’est pas un mot français. En faisant des recherches pour comprendre ce qu’il signifie (parallèlement à la signification qu’en livre Vincent dans sa lettre), je comprends qu’il est particulièrement utilisé par les anglophones pour désigner tout l’attirail lié à la consommation de drogue : le matos du toxico (il existe d’ailleurs un site internet www.paraphernalia.com qui prône une libéralisation de la consommation.

Moi, ça me fait penser à « parapharmacie » : à tout ce qu’on peut s’auto-administrer soi-même en bricolant, pour soigner des choses qui n’ont pas forcément le nom de maladies répertoriées. (Par exemple : quand j’ai envie de me claquer la figure, je prends dans ma parapharmacie personnelle de la codéine normalement prescrite pour d’autres types de souffrance comme les douleurs de dos, de tête et de dents). Je découvre aussi qu’il existe un album de Miles Davis qui s’appelle Paraphernalia. Autre usage : tous les objets, les bidules, les images etc qui sont collectés par un « fan de » constituent sa paraphernalia.

Je reviens à la lettre de Vincent. Paraphernalia désigne tous les objets qui entourent quelque chose, qui sont spécifiquement liés à cette chose, toute une série d’objets, plutôt petits comme des bricoles, des choses peut être futiles en apparence mais dont l’ensemble constitue une espèce de présence moirée. Dans l’exemple qu’il donne (un extrait du film Le Fantôme de la liberté de Buñuel), il s’agit de toutes les bricoles d’une femme, retrouvées après sa mort.

Le paraphernalia, autrement dit le périphérique, continue Vincent : ce qui constitue la présence de quelqu’un, la traîne de ses objets, comme on dirait la traîne de la comète, constituée de toutes les poussières qu’elle laisse derrière elle. Vincent dit aussi : le bric à brac. Il me dit : le centre, le cœur, c’est ton affaire.

Il m’écrit : « Constituer un certain type d’attirail, un ensemble hétéroclite non fini, qui sera — en théorie — toujours perfectible. Un paraphernalia qui, s’il est efficace, sera l’équipement et l’équipage de ‘ce dont il est question’ et l’accompagnera dans ton esprit pour un séjour dont je ne sais rien. » Je me promets de demander à Vincent des éclaircissements sur ce passage. J’aime bien l’idée de l’équipement : ça me rappelle l’idée de nacelle que j’avais eu quand j’étais au fond de mon lit et que je ne voulais plus jamais en sortir parce que dehors ça n’allait plus. Je m’étais dit : il me faudrait une nacelle pour aller à l’extérieur : une nacelle qui porte mon intériorité mieux que je ne le fais moi-même. Comme un vaisseau capable de voguer dans la ville, avec mon lit, ma bibliothèque, mon bureau, ma cuisine. Je me disais alors que ce serait la seule solution pour sortir : sortir en restant à l’intérieur.

En tous cas je retiens son idée phare : mon cerveau est un paraphernalia. Il contient une infinité de choses hétéroclites, des objets et des idées, des souvenirs et des émotions, mais aussi de l’électricité, des neurones et des neurotransmetteurs, sans oublier tout le vide accumulé par toutes mes fentes synaptiques ou encore par les trous que laissent mes neurones en crevant comme des bulles. J’en conclue que Vincent s’adresse à mon cerveau et qu’en même temps il essaie d’en constituer une représentation, et que cette représentation c’est un paraphernalia.

Me voilà partie. Je zigzague sur la trace de ce fameux paraphernalia. Par exemple, je lis des choses sur Le fantôme de la liberté, que je n’ai jamais vu et je me retrouve sur les traces de la scripte du film, Suzanne Durrenberger, qui était la scripte attitrée de Buñuel. J’ai toujours été attirée par les personnages de scripte. J’aurais bien aimé être une scripte. Peut être justement parce qu’elles sont là pour tenir ensemble un bric à brac qui est à l’image de la vie elle-même : le cinéma. Je vois qu’elle continue de travailler, qu’elle est même très active, sur les films de Chéreau par exemple autant que sur des films un peu plus léger, genre : Pédale dure ou Absolutly fabulous. Je regarde sur le bottin : je trouve une seule Suzanne Durrenberger qui habite rue St Louis en l’Ile. Parmi ma paraphernalia figure toujours la même promptitude à écrire à ceux avec lesquels j’aimerais discuter, parce que pourquoi se gêner, une lettre ça fait toujours plaisir et ça laisse une belle liberté au destinataire de n’en rien faire du tout, si ça lui chante.

Emilie HermantSuzanne Durrenberger
23, rue des Fêtes86 rue St Louis en l’Ile
75019 Paris75004 Paris
06 14 31 60 48

emiliehermant@gmail.com


Paris, le 17 mai 2009

Chère Suzanne Durrenberger,
J’aime le cinéma et j’aime les scriptes. Le personnage que joue Nathalie Baye dans La Nuit américaine y a fait pour beaucoup mais pas seulement : j’aimais les scriptes avant. Peut être parce qu’elles ont pour tâche d’organiser le bric à brac de quelque chose qui est encore plus vivant que la vie elle-même : le cinéma et les histoires. Je suis écrivain et je pense souvent que mon travail est proche de celui de la scripte (« scripte » contient d’ailleurs le verbe « écrire » !) : une histoire est en train de se raconter, il ne faut pas perdre le fil, il faut recueillir et organiser la trace des choses, des événements, des tensions, des mouvements. Au delà de leur apparence désordonnée, les choses ont une continuité, une cohérence, et c’est le travail de la scripte que de les protéger. Je vous écris parce que je travaille en ce moment sur un projet d’écriture qui concerne le travail de création (artistique) proprement dit. J’envisage d’aborder ce projet en rencontrant et en recueillant le témoignage de personnes qui travaillent et qui vivent auprès d’artistes, et dont le métier a pour fonction, d’une manière ou d’une autre, de traduire ce qu’ils ont en tête. Tout naturellement, j’ai pensé à vous. Il me semble que vous occupez l’une des places les plus passionnantes et les plus joyeuses, juste à côté du cinéaste, juste à côté du foisonnement de sa matière à lui, de sa création en train de se faire, que vous tenez assemblée dans votre cahier. Voici ma demande : je serai très honorée que vous m’accordiez un entretien sur votre travail. Si vous étiez d’accord, je pense qu’il pourrait être intéressant d’orienter cet entretien sur un film en particulier : Le fantôme de la liberté. Ce serait en effet l’occasion de faire d’une pierre deux coups car une petite partie de mon projet sur la création s’inspire par ailleurs de ce film. Je profite de cette lettre pour vous dire à quel point je suis heureuse quand je vois apparaître votre nom dans le générique des films que je vais voir au cinéma. En vous remerciant de votre attention et avec mes sentiments respectueux,

***

[Motif caché : mon cerveau a besoin d’une scripte. J’ai besoin d’une scripte pour comprendre où j’en suis]. En ce moment, je n’arrive plus à écrire mon journal. Peut être que In Animo est une petite ampoule passagère qui pousse sur mon journal intime. (Mon roman en cours parle de la vérité des inventions, je l’écris ici pour ne pas l’oublier.) In animo pourrait être une œuvre sur l’influence, mais l’influence considérée via sa face positive : sur la joie de l’émulation qui se met à exister lorsqu’une pensée se frotte à une autre (une variation inter-cognitive de cadavre exquis : d’un cerveau l’autre ; une histoire de malentendus, forcément. Je ne comprends de ce que me propose Vincent B que ce que j’ai besoin de comprendre et j’en fais quelque chose dont Vincent B ne comprend que ce dont il a besoin). (Penser aussi à un ouvrage de nouvelles ou de je ne sais quoi, de textes, de machins choses, dont chaque élément reposerait sur une lettre — un désir = une lettre, et le destin et les conséquences liés à cette lettre. La lettre d’amour, la lettre de rupture, les lettres à ceux qu’on admire. Ça pourrait s’appeler Le destin des volontés. Les lettres sont comme des petites pensées qu’on plante dans l’avenir : avec de la chance et de bonnes conditions climatiques, ça va donner quelque chose. Mais on ne peut jamais bien savoir quoi.). Je m’égare, il faut toujours que je m’égare.

1er juin 2009

Suzanne Durrenberger ne m’a toujours pas répondu. Je ne pense pas qu’elle le fera, mais finalement peu importe : reste l’idée de scripter mon cerveau, d’en réaliser une continuité et puis aussi, reste l’idée, plus fondamentale peut être, du reste justement. Le cerveau comme un plage où la mer (avec ses algues ses bulles ses poissons ses coquillages ses habitants ses cadavres sa pollution ses coques de bateau ses pipis et ses cacas ses pêcheurs ses enfants qui jouent) s’est retirée dans ses propres marées laissant des choses : des restes. C’est de cela qu’il s’agit, de restes épars. Là dessus, Vincent Bergerat laisse à mon intention, une tasse qu’il a faite faire exprès, un mug portant l’inscription suivante :

Imaginez que votre but est de comprendre comment le cerveau produit de la mémoire. Il existe un grand nombre de théories sur la façon dont le cerveau crée la mémoire et la sollicite, ces théories sont très conceptuelles. Alors, en partant d’une approche conceptuelle du fonctionnement cérébral — aussi juste soit-elle — comment fait-on [pendant que je recopie ces lignes mon ordinateur plante et patine dans la semoule dans un bruit de chuintement électronique ; et puis non finalement, il redémarre] pour la transformer en une puce électronique ? Ce n’est pas si facile de transformer des concepts en circuits, en équations mathématiques. Pour moi, l’approche de la pensée, du langage et de la mémoire reste encore conceptuelle ; pourquoi ne pas l’envisager en termes d’activité électrique ? Car après tout, c’est ce que fait le cerveau. Les neurones reçoivent des signaux électriques, ils les transforment, puis à leur tour émettent d’autres signaux électriques. Théodore Berger. Prof. Biomédical engineering. USC

En y versant mon café (trop fort exprès pour le rallonger à l’eau comme du sirop), je me dis que la pensée est comme le reste, d’abord une matière. Mais quelle forme peut-elle bien avoir ? Aujourd’hui elle a la forme d’une tasse. Là dessus, je lis Sur le heurt à la porte dans Macbeth, de Thomas de Quincey, livre que Vincent m’a offert le 20 mai dernier pour mon anniversaire, où il est question de palimpseste (j’apprends qu’en grec ancien ça veut dire « gratté de nouveau »), un autre mot compliqué pour dire la superposition des couches, le grattage, les restes, la construction éparse, le « paraphernalia » du cerveau. Et là dessus (car nous sommes définitivement dans le palimpseste) je tombe sur cette citation de Baudelaire page 44 : « Ainsi, dans la deuxième partie comme dans la première [il est en train d’évoquer Confessions d’un mangeur d’opium], la biographie servira à expliquer, et à vérifier, pour ainsi dire, les mystérieuses aventures du cerveau. » Sans oublier la précieuse mention d’un lieu dont je n’avais jamais entendu parler : la Galerie des Murmures, à la Cathédrale Saint Paul de Londres, où, comme l’écrit Gérard Macé, « le moindre bruit est répercuté à l’autre bout en un fracas épouvantable, la voix sourde de [la] conscience [de Quincey] amplifiée en ‘volées de tonnerres’, ‘à l’autre extrémité de la longue galerie de la vie’ » (p. 53).

4 juin 2009

Un petit papillon à mon attention m’informe qu’un colis m’attend à la Poste de la Place des Fêtes. Ça me fait plaisir : ça me rappelle la colo quand on recevait des colis de la maison, c’était la fête. C’est Albane du Plessix. A l’intérieur, soigneusement enveloppé dans des couches de coton, un rocher blanc. Une mini montagne. Une falaise, une île. Pas trop lourd, je dirais 15 cm de hauteur. Blanc et parfumé. De près on voit des bulles emprisonnées dans la pierre, comme de la pierre ponce. Mes mains sentent la vanille après l’avoir touché. Ce parfum qui m’attire et qui m’écœure un peu, je le reconnais immédiatement, c’est mon Tahitidouche. Ça sent le caranougat, la crème anglaise industrielle, l’huile solaire monoï, c’est du Tahitidouche vanille. Tahiti en rocher. Plus fort peut être : une pierre de mousse de Tahitidouche. Si on voulait cristalliser le phénomène madeleine de Proust, on ne pourrait pas mieux s’y prendre. Enrochisation de la mousse plus encore que pétrification. Parce que de la mousse pétrifiée aurait eu la forme de la mousse alors qu’ici, la mousse a la forme d’une pierre, la pierre d’Albane. Albane s’est mélangée à moi d’une manière très singulière et profonde en pétrifiant ma mousse. Je ne me pose même pas la question de savoir la durée de vie de cet objet, pour moi c’est une évidence qu’il me survivra.
23 juin 2009

Agacement, confusion en essayant de lire le texte de Sébastien Montéro. J’essaie, ça ne marche pas, je recommence, je persiste, ça lâche, ma concentration n’arrive pas à s’accrocher. Le sens fuit. Par exemple :
« C'est drôle, je suis en live aussi.
Ça va être chargé.
Je ne comprend pas pourquoi on n'est pas le libre service précieuse, mais peut être (moi la première) on ne lui a pas vraiment signifié. »
J’insiste, je recommence. Au bout d’un moment, ça me démange comme un eczéma du cerveau. Il y a sans doute une clef, un système que l’auteur a suivi pour écrire ce texte. Ça fait comme un jeu : il faudrait que je déduise cette clef et alors tout se ferait clair : et alors j’aurais accès à un secret, à une histoire (je ne peux pas empêcher mon cerveau de vouloir lire le texte de Sébastien comme si c’était un roman).
30 juin 2009

Dans le canal qu’il occupe à in animo (« in/3 »), Vincent Chhim a déposé une planche de bande dessinée.

Deux vignettes. Mes mains manipulent mon roman dans un salon. Confortablement installés sur un canapé, l’auteur de la bande dessinée et moi sommes en train de discuter. Les bulles restent blanches.

6 juillet 2009

Je me rends à la fête de Sébastien Montéro. On s’amuse bien. Au moment de lui dire au-revoir il me dit : « J’ai mis du suédois dans ton cerveau. » Oui c’est exactement ça, quand je lis le texte Sébastien, ça me fait un bloc de frais, presque congelé, un bloc de sens congelé, qui ne communique pas avec le reste. Du suédois. Je n’ai plus que jamais besoin d’une scripte mais Mme Durrenberger ne m’a toujours pas répondu. C’est l’été, elle est peut être partie en vacances. Dans la semaine, Vincent Bergerat me fait faire des essayages de vêtements blancs.
19 juillet 2009

Au Dalat, au dessus de nos Pho Thai, Vincent Bergerat me tend une enveloppe qui contient un petit livre fabriqué par lui (avec une reliure cousue en fil blanc). Le livre a comme titre : « Tu éteinsallumes- Eteinsallumes » C’est un très beau texte très mystérieux mais dont le sens semble diffuser tout seul comme un parfum, par un canal différent de celui de l’entendement habituel, directement dans mon cerveau (par les narines de mon cerveau ?). Comme son film avec les chevaux et les renard, le renard/chien et les hommes Ninjas. Je me dis d’un seul coup : c’est ça la poésie c’est exactement ça. Une formule magique qui fait plus que dire. Je lui envoie un email en lui disant que son texte me fait penser à du Lynch — entre quelque chose qui n’a pas encore eu lieu et quelque chose qui est presque déjà arrivé.
20 juillet 2009

La bande dessinée de Vincent Chhim se modifie imperceptiblement, faisant apparaître ça et là de nouveaux objets qui surviennent dans le cadre de l’expérience In Animo : la tasse de Vincent Bergerat, le rocher d’Albane du Plessix, un livre, aussi, peut être, je ne sais pas exactement. La bande dessinée est vivante et absorbe ma vie telle qu’elle se déroule, ou plus exactement mon existence telle qu’elle est modifiée par l’expérience in Animo. C’est joyeux. C’est joyeux parce que cela réalise un vœu que je me suis formulé il y a quelques années, alors que je tâtonnais douloureusement pour trouver la solution à un problème impossible. Je m’étais dit que la seule solution serait de devenir une superhéroïne, avec des super pouvoirs que je découvrirais au fur et à mesure de manière inopinée et surprenante (et dont la plupart auraient l’apparence d’être plus des bizarreries, des faiblesses que des pouvoirs). Sébastien Montéro a mis un texte incompréhensible, cette fois, comme annoncé, c’est donc littéralement du suédois. Je vais avoir du mal à lire tout ça, même pour une expérience aussi passionnante. C’est vrai, c’est difficile. Par exemple : « Det var før i går, et århundre så mye for meg, fordi siden ansikt til parken toget tilbake, live-kommunikasjon med en skanner som oppfyller de søte navnet "eventyret" Jeg vet ikke hvordan hun er eventyrlystne ... » Et ainsi de suite sur des pages et des pages. « Il vaut mieux être un instrument de lumière que d’y voir clair » a écrit Joë Bousquet dans son journal. Du suédois dans mon cerveau, un morceau d’altérité fraîche comme un glaçon, planté tout là-haut, dans mon lobe frontal.
21 juillet 2009

Ce n’est peut être pas à moi de remplir les bulles de la bande dessinée de Vincent Chhim, n’empêche que lorsqu’on voit une bulle blanche, dans une bande dessinée, on a envie de la remplir, suivant un réflexe cognitif autant qu’imaginatif. Vignette 1 : Mes mains manipulent mon roman (reconnaissable par sa couleur rouge et blanc, même si le titre et la mention de mon nom n’y figurent pas, comme si c’était un livre blanc). Deux bulles blanches que je pourrais remplir ainsi : « J’ai beaucoup de mal à résumer mon livre. C’est un peu embarrassant… Heureusement qu’on ne me le demande pas souvent. » Vignette 2 : Dans un salon, je discute avec Vincent Chhim. Nous sommes confortablement installés sur un canapé. Je porte une magnifique robe fuchsia et je tiens mon livre sur mes genoux. Nous avons chacun une bulle blanche, une petite-moyenne pour lui, une plus grande pour moi. Lui (Vincent Chhim) : « Ça se passe bien ? Tu as de bons échos ?» Elle (Emilie Hermant) : « Oh tu sais, c’est très variable. La dernière critique que j’ai reçue conclut en disant : “Le fantastique, ça ne s’invente pas.” Fascinant, non ? »
22 juillet 2009

Relecture du livre de Vincent Bergerat, intitulé « Tu éteinsallumes-éteinsallumes ». Le fil conducteur de l’histoire — fil ténu et dont un bout pend, libre, dans le vide (comme la reliure du livre lui-même qui tient sur un tout petit fil blanc) — est la relation qu’entretient l’héroïne avec les interrupteurs électriques qui l’entourent. Ces interrupteurs n’ont jamais l’effet attendu, soit qu’ils allument au lieu d’éteindre, soit qu’ils ne marchent pas, soit qu’ils se déplacent quand elle a le dos tourné, soit qu’ils éteignent au lieu d’allumer, soit qu’ils fassent éclater les ampoules même lorsqu’elles viennent d’être changées. Je pense : c’est une histoire d’intermittence, comme dans Les Intermittences du cœur — autrement dit La Recherche du temps perdu — autrement dit : la vie qui est un tissu de mémoire lacéré qu’il faut colmater par de l’écriture. Et justement, au tout début de ce petit livre, l’héroïne ressent une sorte de malaise physique en découvrant, dans la penderie de son hôtesse (elle squatte chez des amis), une robe blanche dont le tissu est lacéré en étroites bandelettes :
« passant lentement et longuement tes bras nus entre les vêtements, la peau secouée sous la caresse des étoffes, tes doigts se sont pris dans l’une d’elles ; sorte de robe t-shirt en jersey blanc ouverte de trop longues et trop nombreuses fentes coupées à cru, bords délicatement ourlés vers l’intérieur ; tes jambes se sont amollies, tu as très vite remis les vêtements en place ; le zip refusait de se fermer aussi facilement qu’il s’était ouvert, à travers le bourdonnement qui s’intensifie tu perçois une nouvelle fois le flux et le reflux du sang, comme s’il battait exactement contre tes tympans. » (p. 3)
Et c’est vrai que, dans la vie, les interrupteurs sont (peut être comme les télécommandes) les instruments de notre volonté devant négocier avec d’autres volontés concurrentes, invisibles, et pas forcément d’accord avec nous.
À un moment, page 5, plongée vertigineuse dans les abîmes d’in animo, alors que l’héroïne est en train de somnoler, il lui revient une phrase de la vidéo « Renard le chien » que lui avait fait parvenir Vincent Bergerat, lorsqu’un des chevaux du film marmonne entre ses dents de cheval : « Je dors et je vais me réveiller ».
1er août 2009

Vincent Bergerat m’a fait parvenir un sac en plastique sur lequel apparaît l’inscription « in animo, EH », contenant trois vêtements : 1) une robe tee shirt blanche avec deux fentes verticales au niveau des seins ; 2) un sweat shirt à capuche blanc qui a trois fentes sur sa capuche : deux au niveau des yeux et une au niveau de la bouche, ce qui incite à le passer devant derrière, pour se couvrir le visage de la capuche comme si c’était un masque ; 3) un pantalon blanc dont l’entrejambe est fendu d’un bord à l’autre, ne tenant que par le bouton de la braguette, accompagné d’un grand lacet blanc pouvant faire office de ceinture.
10 septembre 2009

Eh oui, deux mois sont passés, pfff… juste comme ça.

Pas de grande activité du côté In animo. À part un peu de « bruit » : un texte sur la Petite Robe Blanche de Vincent Bergerat qui se termine par ces mots bienheureux : « Le noir annonce une cécité ; le blanc, peut être l'épiphanie, au sens Joycien, la quiddité décrits par R. B ». Et un mot islandais :FYRIRHEITNA LANDIÐ, lui même renvoyant à une installation de Sébastien Montéro en Islande. Il y est question d’un rendez-vous dont les paramètres (horaire et lieu du rendez-vous) sont projetés sur les murs, vidéos à l’appui, le tout formant la distorsion infinie, l’éclatement d’un petit détail (où se voir ? à quelle heure ?) qui se mettrait à tapisser les murs du monde.
De mon côté – c’est à dire du côté du cerveau, c’est à dire depuis la bassine qui reçoit tous ces flux – j’ai commencé à écrire le roman de cette expérience. Je ne vois pas d’autres solutions (étant romancière).
Je ne peux pas en dire grand chose, car naturellement ce n’est pas fini, à part son titre : Pas moi.
Pas moi, un roman d’EH saisie par une espèce de collectif d’artistes, Pas moi, le roman d’in animo. Evidemment, il faudra un peu de patience avant de pouvoir lire
Pas moi.

19 septembre 2009

J’ai reçu de Stéphanie Soudrain une boîte recouverte d'un papier couleur de branchages, avec un mode d’emploi collé dessus. C’est un cadre qui se branche. Quand on l’allume, des photos se mettent à défiler, un défilé de photos, un diaporama sur un petit écran plat. Toutes ces images, prises avec l’appareil photo de son téléphone portable, évoquent, d’une manière ou d’une autre, des personnes, des choses, des lieux, des moments, des souvenirs, qui composent le monde que Stéphanie et moi partageons, notre monde commun. La couronne de Charlemagne se dégage derrière la brume/Pepsi et Rika dans le terrain de jeux/Le soleil se lève au bout d’une rue de Cassis/Mouchette !/Un paysage embrumé/Une affiche de publicité bodygym « Pour être bien dans mon corps »/Un visage en crudités/Une des dernières peintures de Stéphanie/Vue plongeante sur la mer à Cassis tôt le matin/Ma silhouette dans un resto qui ressemble à un paquebot/Les chiennes vues d’en haut/La mer/On souffle nos bougies avec Madeleine/Le gâteau qui m’a fait détruire le four électrique/La couronne de Charlemagne sous la brume/Deux chevaux/Une petite sainte au bord de la route pas loin de la maison/Le restaurant La Jetée sur la plage de Cassis/Julien et Pepsi/Une rue ensoleillée à Cassis/Madeleine et Antoinette en rose et rouge/Vue de la mer/Pepsi affalée sur le volant de la voiture/Un paysage qui ressemble à la jungle à cause de la brume/Le dessin d’un petit piouf/Les filles et moi sur la terrasse/Rika, la nouvelle chienne qui ressemble à Philippe Léotard/Le ventre d’un cheval tout rebondi/Des dorades argentées qui attendent d’être grillées/Je souris et regarde en haut/Antoinette se cache derrière mon roman/Cassis comme la jungle amazonienne/Stéphanie, portrait aux lunettes/Antoinette dans une minuscule bassine/La couronne de Charlemagne derrière un nuage/Stéphanie et Toinette/Vue de la Tour Eiffel/L’œil inquiet d’un cheval/la Tour Eiffel by night/Brume devant la Couronne de Charlemagne.
30 septembre 2009

Tout ça

J’avais essayé de me trouver une scripte pour organiser tout ça, une scripte personnelle, la meilleure qui soit, mais elle n’a jamais répondu à ma lettre. Je crois qu’elle est partie à la retraite. Tant pis, il faut que je me débrouille toute seule.
Mais ce n’est pas facile.
Travailler au roman d’in animo me donne de belles migraines. Comment rassembler tout ça dans une seule œuvre, nom de nom ?
Rien que l’apport de Vincent Bergerat représente un cerveau à lui tout seul, comme si j’avais attrapé une espèce de cerveau autonome qui pousserait au beau milieu du mien.
Quant à Sébastien Montéro, c’est une langue secrète et étrangère qui me lèche l’intérieur de la tête.
Vincent Chhim est un corps étranger qui ne cesse de muter à l’intérieur de moi (quand je crois que j’ai fait un pas il me devance, se déguise en Napoléon et commence à vouloir jouer au Cluedo).
Albane du Plessix est une statue de mousse – pas une éponge, rien de mou – un vrai rocher qui contient le secret de Tahitidouche.
Stéphanie Soudain a installé un cinéma permanent dans ma tête qui montre de quoi notre « nous » a l’air.
Alexandra Compain-Tissier est la promesse de quelque chose qui va arriver, mais qui n’est pas encore là.
Qu’est-ce que je vais faire de tout ça ? J’ai avalé un gramme d’aspirine et un zomig contre ma migraine, mais ça ne passe pas, au contraire : elle flamboie, plus vive que jamais, tempe gauche. Qu’est-ce qu’un médicament peut faire contre tout ça ?
Sauf bien sûr si tout ça, c’est un médicament.
20 octobre 2009

Alexandra Compain-Tissier (in/6) a déposé son œuvre sur le site.
C’est une série de courtes phrases qui apparaissent successivement – un diaporama de phrases. Chaque phrase, ou bout de phrase, correspond à une pensée traversant son esprit tandis qu’elle peint mon portrait à l’aquarelle.
Ce sont des pensées de peintre à propos de sa tâche en cours, mais aussi des pensées qui n’ont parfois aucun rapport avec son aquarelle, souvenirs, irruptions de ce qui se passe autour d’elle tandis qu’elle travaille, l’émission de radio qu’elle écoute, et puis aussi des pensées sur moi, sur notre relation, sur ce que tout cela lui évoque, lui fait ressentir, et puis aussi la présence, tout autour d’elle tandis qu’elle dessine, de sa maison, de son compagnon, de son fils (musique de Babar qui reste dans la tête).
25 octobre 2009

La bande dessinée de Vincent Chhim continue bien sûr d’évoluer, en résonnance avec ce que je consigne moi-même dans ce journal, mais aussi avec d’autres choses, ses propres visions que je découvre chaque fois en ouvrant des yeux écarquillés.
Quatre nouvelles vignettes de bande dessinée sont ainsi apparues ces derniers jours :
1) Sébastien Montero (in/1) discute avec moi ; 2) l’habituelle scène du salon-canapé est intégralement recouverte d’un drap blanc, laissant entrevoir les formes qu’il y a en dessous, comme des fantômes, ou encore des meubles protégés de la poussière, ou encore une scène masquée par la censure, la discrétion, la pudeur de l’artiste ; 3) une vignette totalement noire ; 4) le salon-canapé habituel est cette fois déserté, ses deux protagonistes ayant disparu. Un nouvel objet est apparu : mon flacon d’aspirine. Et puis la tasse savante s’est déplacée, trouvant sa nouvelle place sur la table basse aux côtés des autres objets.
27 octobre 2009

Sébastien Montero (in/1) a placé deux films à la suite du long texte en suédois-danois.
Ce sont des films presque immobiles, ou des images presque mouvantes. Si on ne les regarde pas assez longtemps, on pourrait croire que ce sont des images fixes. En réalité, ces images se transforment, se recouvrent de brume, s’effacent et apparaissent au ralenti, voire clignotent.
La première image représente la carte d’une région ou d’une zone d’un pays que je ne parviens pas à reconnaître, une espèce de bout de territoire – une presqu’île, une ville, une île, un fjord surpeuplé, peut être ? Mais patatrac ! Tout d’un coup je réalise que c’est Paris, un Paris méconnaissable, entouré d’océan, et relié à des bouts de territoires voisins, banlieue transformée en îles et presqu’îles.
La carte disparaît tout doucement derrière un brouillard gris. Puis, dans le brouillard lui-même apparaît tout aussi doucement la silhouette d’une personne, une jeune femme bonde penchée sur un livre.
La deuxième image est un ticket appartenant à Sébastien Montéro, pour un concert de Dimitry Sitkovetsky au Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, qui se transforme en un ticket pour quelque chose, concert, opéra, pièce de théâtre, intitulé « Something is brilliant in the flesh of Denmark » au Théâtre des Champs-Élysées, avenue William Shakespeare.
29 octobre 2009

- Qui a un ordinateur dans la tête ?
- Cervelle !
- Qui a un Q.I, celui d'Einstein ?
- Cervelle !
[Bande originale du film The Brain. Trad.. Vincent Bergerat]